L'essence de la notion de bonheur ; bonheur et satisfaction
Remarquons tout d'abord que le bonheur est défini communément à l'aide de la notion de satisfaction : le bonheur est conçu comme une satisfaction pleine et entière de tous les désirs individuels.
A ce titre, il se pose non comme une fin provisoire pouvant servir ensuite de moyen à la satisfaction d'autres désirs, mais comme une fin en soi, une fin dernière. De là procède l'idée que le
bonheur suprême, ou le souverain bien, consisterait dans la satisfaction de tous les besoins et de tous les désirs : un état dans lequel disparaîtrait tout ce qui porte la marque du manque
(besoins ou désirs). Le manque, en effet, engendre la souffrance et le besoin, et il n'est pas de bonheur possible là où la souffrance se fait sentir ; il apparaît alors une première ambiguïté
attachée à la notion de bonheur. Le bonheur résulte-t-il de la satisfaction (positive) de tous nos désirs (Calliclès), ou plutôt de la suppression (négative) de toute souffrance (Schopenhauer) et
de tout manque ? Freud a bien noté cette dualité constitutive de l'aspiration universelle du genre humain au bonheur : "Quels sont, demande-t-il, les desseins et les objectifs vitaux trahis par
la conduite des hommes, que demandent-ils à la vie, et à quoi tendent-ils ? On n'a guère de chance de se tromper en répondant : ils tendent au bonheur ; les hommes veulent être heureux et le
rester. Cette aspiration a deux faces, un but négatif et un but positif : d'un côté éviter douleur et privation de joie, de l'autre rechercher de fortes jouissances. En un sens plus étroit, le
terme "bonheur" signifie seulement que ce second but a été atteint." (Freud). C'est donc ce que Freud appelle le "principe de plaisir" qui gouverne l'existence de l'homme et détermine le but de
la vie, en imposant dès les origines son autorité sur les opérations de l'appareil psychique. Il y a pourtant une difficulté de taille : car comme le note sobrement Freud, un tel programme (faire
en sorte que toute sa vie soit gouvernée par le principe de plaisir) est "abolument irréalisable ; tout l'ordre de l'univers s'y oppose ; on serait tenté de dire qu'il n'est point entré dans le
plan de la "Création" que l'homme soit heureux. Ce qu'on nomme bonheur, au sens le plus strict, résulte d'une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant atteint une haute tension, et n'est
possible de par sa nature que sous forme de phénomène épisodique." Tout ce que l'homme peut donc espérer, au mieux, se réduit, négativement, à l'absence de souffrance, et, positivement, à une
satisfaction pulsionnelle éphémère et contingente ; seule l'impression de "contraste" peut donner l'illusion de vivre un moment de bonheur : "Toute persistance d'une situation qu'a fait désirer
le principe du plaisir n'engendre qu'un bien-être assez tiède ; nous sommes ainsi faits que seul le contraste est capable de nous dispenser une jouissance intense, alors que l'état lui-même ne
nous en procure que très peu.") En note, Freud ajoute malicieusement : " Goethe va jusqu'à prétendre : "Rien n'est plus difficile à supporter qu'une série de beaux jours." Cela doit quand même
être une exagération." En fait, c'est dans la constitution de la nature humaine elle-même qu'il faut chercher les raisons de cet échec à éprouver un véritable bonheur : "Nos facultés de bonheur
sont déjà limitées par notre constitution. Or, il nous est beaucoup moins difficile de faire l'expérience du malheur." La quête du bonheur se réduit donc, aux yeux de Freud, à la simple
tentative pour éviter les souffrances de toutes sortes : "Ne nous étonnons point si sous la pression de ces possibilités de souffrance, l'homme s'applique d'ordinaire à réduire ses prétentions au
bonheur (...) et s'il s'estime heureux déjà d'avoir échappé au malheur et surmonté la souffrance ; si d'une façon générale la tâche d'éviter la souffrance relègue à l'arrière-plan celle d'obtenir
la jouissance."
On mesure à quel point, selon Freud, l'homme est inévitablement amené à "en rebattre" quant à son aspiration au bonheur, et ce, pour des raisons objectives et nécessaires sur lesquelles il ne
peut pratiquement pas agir ; en effet, le bonheur ne peut être, pour Freud, que de l'ordre d'une satisfaction pulsionnelle, à laquelle, la plupart du temps, le monde extérieur oppose un interdit
formel. Dès lors, il est remarquable que Freud recoure à un autre type de satisfaction , qui reste certes pulsionnelle, mais qui implique qu'une profonde transformation affecte la pulsion : c'est
le processus de sublimation : "Une autre technique de défense contre la souffrance recourt aux déplacements de la libido , tels que les permet notre appareil psychique et grâce auxquels il gagne
tant en souplesse. Le problème consiste à transposer de telle sorte les objectifs des instincts que le monde extérieur ne puisse plus leur opposer de déni ou s'opposer à leur satisfaction. Leur
sublimation est ici d'un grand secours. On obtient en ce sens le résultat le plus complet quand on s'entend à retirer du labeur intellectuel et de l'activité de l'esprit une somme suffisamment
élevée de plaisir. La destinée alors ne peut plus grand chose contre vous." Contre toute attente, Freud retrouve ici une des intuitions les plus anciennes de la philosophie concernant la question
du bonheur, et le fait résider, non dans une satisfaction pulsionnelle brute, une simple décharge libidinale, mais dans une activité "plus délicate et plus élevée", celle de l'activité
intellectuelle et de la réflexion. Il reste pourtant que la sublimation constitue encore un destin "pulsionnel", et qu'elle se caractérise par un certain nombre d'insuffisances : elle constitue
une satisfaction moins intense "en regard de celle qu'assure l'assouvissement des désirs pulsionnels grossiers et primaires", elle n'est "pas d'un usage général, mais à la portée d'un petit
nombre seulement. Elle suppose précisément des dispositions ou des dons peu répandus, en une mesure efficace au moins. Et même à ces rares élus, elle ne saurait assurer une protection parfaite
contre la douleur, ni les revêtir d'une cuirasse impénétrable aux coups de la destinée ; enfin elle devient inefficace quand la source de la souffrance réside dans notre propre corps." En
d'autres termes, la sublimation procure certes aux "heureux élus" une certaine somme de plaisirs, mais elle est bien loin de leur garantir la jouissance d'un bonheur véritable. L'analyse
freudienne est donc bien loin de nous fournir une définition suffisante du bonheur, et même de nous indiquer avec précision comment il serait possible de le réaliser empiriquement. La conclusion
qu'en tire Freud est donc modeste : "Si le programme que nous impose le principe du plaisir, et qui consiste à être heureux, n'est pas réalisable, il nous est permis pourtant - non, disons plus
justement : il nous est possible - de ne pas renoncer à tout effort destiné à nous rapprocher de sa réalisation. On peut, pour y parvenir, adopter des voies très différentes selon qu'on place au
premier plan son aspect positif, obtenir la jouissance ; ou bien son aspect négatif, éviter la souffrance. Mais nous ne saurions réaliser tout ce que nous souhaitons par aucune de ces voies." A
cette relativité des conditions grâce auxquelles il serait possible d'atteindre, non pas le bonheur, mais une satisfaction minimale de l'existence s'ajoute une autre détermination : "Pris dans ce
sens relatif, précise en effet Freud, le seul où il paraisse réalisable, le bonheur est un problème d'économie libidinale individuelle. Aucun conseil ici n'est valable pour tous, chacun doit
chercher par luimême la façon dont il peut devenir heureux." De nombreux facteurs interviendront en effet dans le choix du chemin à suivre : la capacité propre à chacun de se rendre indépendant
du monde extérieur, voire de le modifier au gré de ses désirs, capacité déterminée par la constitution psychique de l'individu. Il reste qu'"il y a quantité de chemins pour conduire au bonheur,
tel du moins qu'il est accessible aux hommes ; mais il n'en est point qui y mène à coup sûr."